Ses simulations de bijoux disparus ont permis de semer des pépites de vérité dans l’histoire des Joyaux de la Couronne. On lui doit la redécouverte virtuelle du Grand Diamant Bleu et la preuve de sa paternité avec le Hope. Un documentaire retrace son enquête minutieuse, ainsi qu’un roman publié chez Michel Lafon. Avec tout ça, on oublierait presque que François Farges est aussi chercheur en minéralogie environnementale, une discipline essentielle à la compréhension des équilibres écologiques. Avant son départ pour Stanford, il a trouvé le temps de nous parler de ses découvertes et de la restitution de la merveilleuse Toison d’Or de Louis XV.


Quand le diamant bleu a été volé en 1792, il était serti sur la Toison d’Or de couleur de Louis XV...

Oui, et c’est un chef d’œuvre de la joaillerie française que nous avons perdu ce jour-là. Jamais on n’avait réuni autant de pierres exceptionnelles sur une même parure : à commencer par la Côte-de-Bretagne, un spinelle retaillé en dragon, et les deux diamants bleus qui dépasseraient en dimensions les plus grands diamants bleus connus aujourd’hui. On oublie que cette Toison était avant tout un insigne militaire marquant la mainmise des Bourbons sur l’Espagne, mais aussi un condensé d’histoire qui réunit la mythologie grecque de la Toison d’Or et la tradition de la chevalerie bourguignonne. En 1792, la Toison d’Or est littéralement dépecée par ses voleurs. Seul le dragon est retrouvé intact, et exposé au Louvre. Les deux diamants bleus de Louis XIV seront retaillés. Je suis sur la piste du second, et je crois bien avoir retrouvé quelques unes de ses traces. Nous avons entrepris la reconstitution de la parure de couleur en 2007 avec le joaillier genevois Herbert Horovitz, et nous l’avons présentée 218 ans après son vol, en 2010, à l’Hôtel de la Marine où se trouvait le Garde-Meuble. Pour l’heure, la Toison attend dans un coffre à Genève. Nous cherchons un mécène pour parer aux dépenses engendrées par sa restitution. Ces frais couvrent uniquement l’achat des matières premières : un verre qui a permis à Etienne Leperlier, grand maître verrier français, de créer une copie du dragon, les deux répliques des diamants bleus taillées par Scott Sucher, trois saphirs jaunes et une centaine de brillants en pierres de synthèse simulant parfaitement les sertis d’époque. On espère qu’elle trouvera bientôt sa place dans l’exposition permanente consacrée au diamant bleu dans la galerie de Minéralogie.


Vous avez mis au point un protocole de simulation de la couleur des diamants à partir de leurs structures atomiques, vous pouvez nous en parler ?

Je travaille sur ce projet avec John Rehr, professeur à l’université de Washington à Seattle. D’abord il faut savoir que les diamants sont colorés par d’infimes impuretés, les traces de bore par exemple donnent des diamants bleus. Avec l’équipe de John, nous avons mis au point un protocole basé sur divers principes de mécanique quantique qui permettent de recalculer la couleur d’un minéral sur la base de sa structure atomique. Ce procédé nous permet ensuite d’appliquer cette couleur pour simuler le diamant facetté qui nous intéresse de façon photoréaliste. Car certains diamants retaillés amplifient les phénomènes de couleur ce qui nous aide à mieux comprendre ces effets. Nous sommes les premiers et les seuls à maitriser ces techniques qui demandent des temps impressionnants de calcul à nos ordinateurs. Ce sont ces calculs qui ont aussi permis de montrer que le diamant "Hope" était l’avatar retaillé du diamant bleu de Louis XIV et ce, grâce à des anomalies de couleur du "Hope" que personne n’avait repérées. En ce moment, nous travaillons sur le fameux Tiffany, un diamant jaune canari de plus de 110 carats. Cette fois la couleur semble liée à l’azote mais motus, nous devons poursuivre nos calculs avant de pouvoir présenter cette hypothèse de façon plus formelle.


En parallèle de ces travaux, vous menez des recherches en minéralogie environnementale, une science souvent méconnue du public...

Peu de gens connaissent ce domaine de la minéralogie mais tout le monde a entendu parler des mines qui polluent l’environnement, comme en Guyane où des orpailleurs négligents empoisonnent les populations avec des poissons contaminés au mercure. Notre travail de chercheurs consiste à mieux comprendre les interactions entre les activités minières et les sociétés humaines. Heureusement, toutes les situations ne sont pas aussi dramatiques. Quand j’étais au Brésil en 2011, j’ai pu voir comment l’exploitation raisonnée des émeraudes a permis de réutiliser des roches "vidées" de leurs émeraudes comme engrais pour les plantations d’eucalyptus qui servent de charbon de bois aux mineurs. La minéralogie environnementale étudie aussi les relations entre le réchauffement climatique et la santé des coraux par exemple, ou l’impact des éruptions volcaniques sur le climat de la Terre. Les recherches climatiques ne peuvent se faire qu’en étudiant les matières minérales comme une composante essentielle des cycles de la nature. Il n’y a pas que la biodiversité à protéger. La géodiversité et la biodiversité se construisent ensemble. Nous marchons sur une terre minérale, nous buvons de l’eau minérale et sans les minéraux, pas d’os pour nous tenir debout ni de dents pour croquer du chocolat !


Les métiers du Muséum : minéralogiste [Réal. frédéric Dubos et Sébastien Pagani © MNHN]